Sommaire


Au rédacteur en chef de la Pall Mall Gazette,
 

Monsieur, parmi les ingénieuses applications dessciences mécaniques, il n'en est pas qui soit plus appréciéeet utilisée avec plus de succès que le coin ; si ténueset imperceptibles sont les forces nécessaires pour l'insertion deson extrémité la plus fine, et si stupéfiants lesrésultats que peut produire la plus épaisse. De la premièreopération, nous verrons un bel exemple dans l'assemblée quidoit se tenir à Oxford le 24 de ce mois, où il sera proposéd'accorder à ceux qui n'ont obtenu que les diplômes de bacheloret master (licence et maîtrise) de sciences naturelles les mêmesdroits de vote qu'aux titulaires du M. A. (Master of Arts). Cela signifiel'omission d'une des deux langues classiques, latin et grec, dans ce quia été considéré jusqu'à présentcomme le programme d'études d'une éducation oxfordienne.C'est sur cette extrémité fine du coin que je voudrais attirerl'attention de nos non-résidents, et de tous ceux qu'intéressentles études à Oxford, alors que l'extrémitéépaisse se dessine à peine au loin. Mais pourquoi la craindre? me demandera-t-on. Les sciences naturelles ont-elles manifestéquelque tendance ou donné quelque raison de craindre qu'une telleconcession mène à de futures exigences ? En réponseà cette question, permettez-moi d'esquisser sur le mode théâtrall'histoire de leur récente carrière à Oxford.

Aux temps obscurs de notre université (voici quelquevingt-cinq ans), quand on croyait encore que les études classiqueset les mathématiques constituaient l'éducation libérale,les sciences naturelles pleuraient à nos portes : " Ah ! laissez-nousentrer, gémissaient-elles. Pourquoi bourrer une jeunesse réticentede votre savoir décevant ? Ne sont-ils pas affamés d'os ?Ne soupirent-ils pas après l'hydrogène sulfuré ? "On les écouta et on en eut pitié. Elles furent introduiteset logées royalement ; leur palais fut orné de réactifset de cornues, avec un vrai charnier d'os, et nous criâmes ànos étudiants : " Le festin de la science est servi. Mangez, buvez,soyez heureux ! " Mais ils ne le furent pas. Ils tâtèrentles os et les trouvèrent secs, flairèrent l'hydrogèneet se détournèrent. La Science pourtant ne cessait de pleurer: " De l'or, encore de l'or ! " Et ses trois aimables filles, Chimie, Biologieet Physique (car la sangsue moderne est plus prolifique qu'au temps deSalomon), ne cessaient de réclamer : " Donnez, donnez ! " Et l'ondonna ; nous répandîmes nos richesses comme si c'étaitde l'eau (pardon, de l'H20), non sans penser qu'il y avait quelque chosede surnaturel et de mystérieux dans leur capacité vampiriqued'absorption.

Le rideau se lève sur le deuxième acte dudrame. La Science pleure toujours, mais cette fois sur le manque d'élèves,et non plus de professeurs ou d'outillage. " Nous sommes injustement désavantagés! crie-t-elle. Vous avez des prix et des bourses d'études pour lesclassiques et les mathématiques, et vous soudoyez vos meilleurssujets pour qu'ils nous abandonnent. Achetez-nous quelques garçonsbrillants et habiles que nous allons former, et vous verrez de quoi noussommes capables ! " Une fois encore nous avons écouté etcompati. Nous leur avions acheté des os, nous leur achetâmesdes garçons. Et à présent, enfin, leurs salles sontpleines, non seulement de professeurs payés pour enseigner, maisaussi d'élèves payés pour apprendre. Et nous n'avonsguèreà nous plaindre des résultats, si ce n'est peut-êtrequ'elles ont un peu trop tendance à ne nous confier en retour queles honour-men - tous ceux, en fait, qui ont réellement besoin del'aide d'un éducateur. " Tenez, reprenez vos têtes dures !disent elles. Nous ne pouvons rien en tirer, sinon comme sujet pour lescalpel (et nous n'avons toujours pas obtenu du Parlement de décretsur la vivisection humaine). "

Le troisième acte du drame est encore en répétition; les acteurs en sont pour l'instant à aller et venir au foyer desartistes, à passer précipitamment leurs costumes neufs etmal ajustés ; mais l'objectif de la Science n'est pas difficileà deviner. Un jour prochain, notre invitée, autrefois timideet larmoyante, fera la dégoûtée devant la table serviepour elle. " Ne me donnez plus de jeunes à instruire, dira-t-elle,mais payez-moi largement et laissez-moi penser. Platon et Aristote étaienttrès bien dans leur genre ; pour moi : Diogène et son tonneau! " L'allusion n'est pas déplacée. Il n'est pas douteux quecertaines des recherches menées par ce philosophe retirédans les recoins de ce modeste édifice furent rigoureusement scientifiques,touchant diverses branches de l'entomologie. Je ne veux pas dire, naturellement,que la "recherche" est une idée nouvelle à Oxford. Nous avonseu depuis toujours nos propres équipes choisies de chercheurs (qu'onappelle ici professors), qui ont fait progresser le savoir humain dansde nombreuses directions. à dire vrai, ils ne sont pas laissésà eux-mêmes si complètement que certains de ces modernespenseurs souhaiteraient l'être, mais on attend d'eux qu'ils donnentquelques cours (magistraux), comme fruit de leurs recherches et preuvede leur réalité, mais même cette condition n'a pastoujours été imposée - dans le cas, par exemple, del'ancien professeur de grec, le Dr Gaisford, l'université étanttrop consciente de la réelle valeur de ses travaux en philologiepour se plaindre qu'il négligeât les fonctions habituellesde sa chaire en ne donnant pas de cours.

Et maintenant, quel est le côté épaisdu coin ? C'est que le latin et le grec peuvent disparaître tousdeux de nos programmes ; que la logique, la philosophie et l'histoire peuventsuivre, et que les destinées d'Oxford risquent de se trouver unjour entre les mains de ceux qui n'ont d'autre formation que scientifique.Et pourquoi pas ? me dira-t-on. N'est-ce pas une forme d'éducationaussi noble qu'une autre ? C'est une question qui doit être tranchéepar les faits. Je ne peux qu'offrir mon petit témoignage personnel,laissant à d'autres le soin de le confirmer ou de le réfuter.On croyait autrefois indispensable à un homme instruit de savoirécrire correctement sinon élégamment sa propre langue; on peut se demander si ce sera longtemps encore tenu pour un critère.J'eus l'honneur, il n'y a pas tant d'années, d'aider à corrigerpour l'impression quelques pages de l'Anthropological Review, ou quelquepublication de ce genre. Les auteurs étaient, je n'en doute pas,des gens éminents dans leur spécialité ; sans doutechacun pouvait-il, pour sa propre satisfaction, démontrer triomphalementl'insuffisance de ce que les autres avaient avancé ; et tous déclarerd'un commun accord que les théories de l'année précédenteétaient totalement caduques depuis la dernière étudeallemande ; mais ces idées pourtant si réconfortantes, ilsn'étaient pas capables de les exprimer sous une forme qui ressembleplus ou moins au langage de la société cultivée. Detoute mon expérience, je n'ai jamais lu, même dans les "nouvelleslocales" d'un journal rural, un anglais si négligé, si lamentable.

On me dira qu'il est peu généreux de releverainsi quelques exemples défavorables, et qu'on peut trouver dansles rangs de la science certains des plus grands esprits de ce temps. Jel'admets volontiers, mais je suis convaincu que s'ils font la science,ce n'est pas la science qui les fait, et qu'ils se seraient égalementdistingués dans n'importe quelle discipline. Je ne crois pas, enprincipe, que l'étude exclusive d'une seule matière soitune véritable éducation ; et ma pratique de professeur m'amontré qu'une compétence exceptionnelle en sciences naturelles,loin de prouver à elle seule un haut degré de culture etdes dons remarquables, est tout à fait compatible avec une ignorancegénérale et une intelligence très au-dessous de lanormale. C'est pourquoi je cherche à éveiller, au-delàmême d'Oxford, le souci de conserver les études classiquescomme la caractéristique essentielle d'une formation universitaire.Et ce n'est pas en tant que directeur d'études classiques que j'écriscela. C'est au contraire pour avoir enseigné la science ici pendantplus de vingt ans (car les mathématiques, malgré l'indulgentdédain des biologistes envers la certitude anormale de leurs conclusions,sont encore comptées au nombre des sciences) que je me permets designer, votre serviteur,

Charles L. Dodgson, maître assistant en mathématiquesde Christ Church, Oxford.

Traduit de l'anglais par Simone Lamblin

Précédent